Les écrevisses de Mélac
Sur les prés de bord de ruisseau à Mélac la famille avait établi pendant plusieurs années une belle tradition. Au mois d’août la tribu de Puisserguier rencontrait celle de Joncels dans les prés de Mélac pour une journée sur l’herbe.
Je vous parle des années 1950-1960. C’était toujours une journée radieuse. Les femmes avaient étalé les bourras* et couvertures, les paniers débordaient de charcuteries, de gâteaux, … Le vin était au frais dans le ruisseau en attendant le repas.
Mais l’instant magique c’était la pose des balances avec un appât au milieu pour faire venir les belles écrevisses à la closque * dure. Enfin ! les balances n’étaient là que pour un garde fouineur. En fait, la plupart des hommes et quelques jeunes pratiquaient la pêche à la main. Voici la technique.
Au bout d’une assez fine branche d’arbre on accrochait un fil de fer dont on tordait le bout. Sur ce bout, on enfilait un ver de terre que la veille on était allé chercher au jardin. On trempait cet ensemble dans l’eau en l’approchant des refuges au pied des gours *, des racines d’arbres. Il fallait un peu de patience. Mais l’on était toujours récompensé. La belle arrivait vers son déjeuner, tranquillement. La subtilité consistait à lui laisser attraper le ver avec ses pinces. Ensuite, doucement on remontait l’ensemble hors de l’eau pour l’attraper facilement. Désireux de revenir l’année suivante on rejetait celles qui n’étaient pas à la maille.
Inutile de dire que cette pêche à la main était un plaisir simple et divin. Chaque remontée, un pêché savoureux. Le bruit de ces crustacés qui se débattaient ne pouvait qu’accentuer le goût du revenez-y.
Voilà ce que l’équipe, petit à petit ramassait pour le repas du soir ou du lendemain midi. En attendant elles étaient mises en canastelle * dans l’eau, cachées.
Après les premières levées, le repas sur l’herbe nous attendait et ensuite la sieste pour les plus âgés. Les plus « attissés * » reprenaient leur trempage-levage en changeant de coin. En passant, on relevait les balances légales avec quelques proies.
En fin d’après midi la joyeuse troupe remontait au village. Les femmes préparaient la cueillette pour le repas du lendemain.
Souvenirs de mes vacances d’été à Joncels
Jean Pierre Crouzat petit- fils Olivier
* Bourras très grande toile de jute qui servait à emballer le foin pour le descendre à dos d’homme sur les terrains pentus
* Closque ici la carapace, se dit surtout de la tête (un closquard)
* Gour trou d’eau
* Canastelle panier fermé, tressé en osier ou en acier galvanisé que l’on plonge dans l’eau pour conserver la pêche au frais
* attissés ceux qui sont les plus passionnés, affairés
Les écrevisses du Graveson
Sur la placette, c’était bien connu, il y avait une école, je dirai même une université de la pêche naturelle. Nombreux étaient les hommes adultes et les jeunes qui la pratiquaient tant pour la truite que pour l’écrevisse.
Pour ma part, j’ai eu Mitelle le Jeune comme professeur.
A la nuit tombée, munis d’une lampe électrique nous descendions au Graveson surtout à partir du moulin. Là dans l’eau fraîche nous remontions la rivière, la lampe d’une main, l’autre libre, une besace passée autour de l’épaule pour les prises.
Et c’était merveille que de voir les écrevisses éblouies par la lumière chercher leurs repaires. Mais nous étions plus rapides, sans compter celles qui s’étaient aventurées sur l’herbe à la recherche du souper.
Sans bruit, aux aguets, l’oreille tendue pour percevoir un bruit étranger au bruissement des arbres et à celui de l’eau, régulièrement nous éteignions les lampes, observant la nuit et ses mystères. Et puis le plaisir reprenait ses droits, passant d’un gour* à l’autre, le sac toujours grossi de ces belles pinces.
Les meilleures nuits étaient celles de pleine lune ce qui facilitait l’accès à la rivière et le changement de secteur. C’était aussi un temps où, quasiment partout, on accédait au ruisseau sans être empêché par les broussailles.
Une paire d’heures de ce plaisir partagé et nous remontions au village, la besace bien garnie. Le lendemain les précieux crustacés après leur préparation habituelle faisaient l’honneur du repas.
Et seul le tas de fumier à l’écurie pouvait trahir le festin du jour au vu des carcasses rougies qui s’y étalaient fièrement.
*Gour : trou d’eau naturel ou créé par un seuil on peut dire aussi pansière*
Souvenirs d’adolescence J.Pierre Crouzat petit fils Olivier
Autres dires- Autres pratiques
Il m’a aussi été raconté qu’une des plus fameuse pratique était celle du fagot de sarments et de la tête d’agneau. Prenez un fagot de bûches de vigne, glissez- lui une tête d’agneau et liez le tout en ayant soin de garder le fagot relié par une corde à un arbre. Jetez l’ensemble dans un gour* ou une pansière*et attendez ou allez en poser un autre un peu plus haut. Le nec plus ultra est de verser de l’essence de térébenthine sur la tête d’agneau pour renforcer l’attrait de l’ensemble.
Après un petit moment, revenez au dépôt, attrapez la corde et retirez brusquement le fagot hors de l’eau en prenant soin de le balancer sur le sol. Tout ce petit monde empêtré dans les sarments cherche à fuir, certaines encore accrochées aux morceaux de chair du mouton. Le cueilleur met la main sur les écrevisses et prestement les enfouit dans son sac où tous ces crustacés se débattent en bruissant du claquement sec de leurs queues.
Voilà, vous êtes reçu à la maîtrise de la pêche naturelle mention très bien, option écrevisses.


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