Le Four à Pain

INTRODUCTION

Un objet est patrimonial sous différentes formes, a des caractères techniques, historiques, esthétiques qui lui sont propres et c’est aussi un lieu d’appropriation sociale qui engage un réseau d’acteur.

Ce dossier de recherche traite essentiellement du patrimoine local, rural et le type d’objet étudié est un four à pain anciennement communal, qui appartient désormais à une sphère privée.

En se concentrant au départ sur l’aspect technique de cet objet, il sera plus facile d’observer une évolution de celui-ci dans la temporalité. Un objet tel qu’un four à pain change de fonction et de statut par rapport au temps et aux relations sociales qui l’entourent.

L’aspect social de la représentation de ce type d’objet sera dominant dans ce dossier, en essayant de faire dégager qu ‘un objet est patrimonial et considéré comme tel en fonction de la valeur que les acteurs souhaitent lui accorder. La place du secteur associatif en milieu rural sera également évoquée.

Enfin de manière plus générale, la mise en patrimonialisation des objets sera montrée d’un point de vue de l’ethnologie française. Il sera possible de remarquer que le patrimoine rural commence tout juste à sortir de l’ombre des monuments historiques. Ce type de patrimoine réunit ce que les ethnographes appellent  » le patrimoine immatériel » centré sur une transmission par l’oralité. Ces nouveaux patrimoines en l’absence de documents historiques préétablis peuvent être manipulés et interprétés de façon personnelle.

Un objet transmis par l’oralité peut-il être représentatif de la mémoire collective et le porteur de la réalité d’un mode de vie passée ?

Partie 1 : LE FOUR À PAIN DE JONCELS : DESCRIPTION EMPIRIQUE DE L’OBJET.

° date d’achat du bâtiment : 1923

° type de bâtiment : petite maison en grès rattachée à une maison de la rue Bombe cul à Joncels (cf photographies)

° n° de parcelle : 140

° date du devis de la construction du four évalué par la mairie de Joncels : 16/01/1923

° date de construction : 1923 / 1924

° matières : murs en grès, briques réfractaires, sol en terre battue

° dimension : 25 centiares (25 mètres carrés)

° nom du vendeur en 1923 : Mr Azemar Louis

° nom de l’acheteur en 1923 : Mr Gayraud Marius (maire de Joncels à l’époque)

° date de l’acte de vente : 14/01/1923

° date de l’autorisation de la préfecture pour l’acquisition et la rénovation de cet immeuble afin d’y aménager un four : 26/01/1923

° prix de vente du bâtiment en 1923 : 200 francs (30,49 euros)

° nom de l’entrepreneur local chargé de la construction : Mr Cristol Emile

° date du traité de gré à gré pour la construction du four entre la mairie et l’entrepreneur local Mr Cristol : 01/04/1923 o fonction : four communal

° matériaux utilisés pour la construction du four : 4 poutres de longueur de 6 m x 0, 14 x 0,22 / 2 chevrons de longueur de 6 x 0,14 x 0,14 / 25 mètres carrés de planches / 400 tuiles plates / 100 mètres de lattes / 10 sacs de chaux / 3 mètres cubes de sable de rivière

° surface à recouvrir : 30 mètres carrés

° prix du mètre carré en 1923 : 4 francs (0,61 euros )

° volume de maçonnerie : 1 mètre cube à 0,50 francs (0,08 euros )

° montant total de la dépense pour la construction : 1400 francs (213,43 euros)

° période d’activité du four : 1924 à 1945

° utilité principale : cuisson du pain et autres aliments pour la plupart des habitants du village de l’époque, alimentation quotidienne

° fréquence d’utilisation : tous les jours de la semaine

° type de pain : pain au levain

° forme de pain : boules de 1 à 4 kgs

° quantité de kgs de pâtes pouvant contenir le four : environ 15 kgs

° distribution entre 1923 et 1945 : Joncels et sa commune ( environ 600 habitants ) 

° température pour la cuisson du pain : 400 degrés

° température pour la cuisson d’autres aliments tels des légumes : entre 100 et 150 degrés

° Style du four à pain : médiéval

° propriétaire actuel : Mr Paillès Rémy (maire de Joncels depuis 1978 ) 

° date d’acquisition du four : 1975 à Mr Azemar Marcel (maire à l’époque)  ° prix d’achat du four : 500 francs ( 76,22 euros )

° nouveau statut du four : bien privé

° état de conservation : bon mais effritement des pierres du à l’humidité

° réparations effectuées par Mr Paillès : dallage de sol / remise en état du toit / mise en place d’une petite fenêtre donnant sur l’extérieur.

° date de la remise en marche du four : juin 2002

° utilité : s’assurer d’une possible réutilisation

° acteurs : les membres fondateurs de « l ‘Association du patrimoine, des arts et traditions et de la culture de Joncels ».

° réparations effectuées par les membres de l’association sous l’accord et la participation de Mr Paillès : la reconstruction de la porte du four et de la façade avant/ remise en état des joints extérieurs et blanchissement de la façade / nettoyage

° date de la dernière utilisation : 27 juillet 2002 à l’occasion de la « fête du pain » organisée pour le village de Joncels par les membres de l’Association et avec l’accord et la participation du maire.

° type de pain : pain au levain de façon traditionnelle

° aide sollicitée pour respecter au mieux les traditions de cuisson : Mr Luzze, le boulanger de Fontbine

° nb de kgs de pain cuit : 15 kgs

° nb de participants lors de la festivité : 200

° divers : il existait un autre four communal datant de plusieurs siècles avant la création de celui-ci mais la construction de la seule route qui mène à ce village a entraîné sa destruction.

Les renseignements donnés ici proviennent de la mairie de Joncels et peuvent être trouvés dans les annexes 1, 2, 3, 4, 5, 6.

Partie II : DESCRIPTION DE L’OBJET DANS LES RELATIONS SOCIALES

1) Joncels

C’est un village médiéval situé à quelques kilomètres de Lunas, et de Bédarieux, près de la rivière de Graveson, il est chargé d’histoire avec une abbatiale datant du VIIème siècle et remodelée au XII è. Joncels possède également un cloître dont la cour est devenue la place publique.

Joncels est apprécié pour son calme, son chemin pour les pèlerins se rendant à Saint Jacques de Compostelle, son accueil, sa source, ses vignes et châtaigneraies dans les collines limitant les plateaux de L’Escandorgue et le causse de Gabriac.

La population au siècle dernier était essentiellement composée d’artisans et d’agriculteurs. La plupart des maisons sont en grès, ce qui donne au village un charme incomparable.

La population actuelle est de 224 habitants et composée essentiellement de retraités.

Depuis le début du siècle, les hameaux et les fermes se sont dépeuplés, pourtant les maisons sont rachetées et restaurées par beaucoup d ‘européens, ce qui se traduit par un nombre croissant de résidences secondaires, et l’augmentation de l’activité touristique.

2) Le four à pain de Joncels de 1923 à 1945

Les renseignements rapportés à ce dossier concernant l’activité du four à pain pendant l’entre deux guerres ne sont pas récupérés d’archives ni de documents préétablis puisqu’il n’en existe pas. Ce four était un bien d’utilité publique et donc appartenait à la collectivité du village.

Mr Cauvi Pierre, un des « aînés  » du village a su expliquer ce que représentait la présence d’un four communal à Joncels pour sa famille et les habitants. A travers son témoignage, il semble qu’un four communal soit perçu comme « l’âme du village », lieu de rencontre, de discussion, d’hostilité, de familiarité, mais également lieu où la réalisation de l’alimentation première et quotidienne des habitants était possible.

Mr Cauvi était un enfant à l’époque et se rappelle que dans les années 1930, son père ainsi que bon nombre d’habitants du village faisaient cuire le pain pour leurs familles dans le four communal. En effet, une fois par semaine, chaque famille faisait le pain. Il fallait donc des réserves de farine au sein de chaque foyer et le levain circulait de famille en famille. Le père de Mr Cauvi par exemple pétrissait le pain chez lui pendant toute une matinée, une fois que la pâte était levée, il fallait la mettre dans des paillassons en l’enroulant dans un linge, puis l’amener au four. En général, chaque famille faisait une fournée par semaine, donc plaçait environ une douzaine de kilos de pâte à l’intérieur de celui-ci. Le four était en activité permanente et ne se refroidissait jamais, grâce aux briques réfractaires qui conservent la chaleur. Mr Cauvi se rappelle des odeurs alléchantes qui sortaient du bâtiment, et de la qualité du pain après sa confection. Chaque famille entretenait le four à sa façon, le soir venu les habitants y plaçaient également des légumes ou autres aliments dans des pots en terre cuite, avec les résidus du four, des morceaux de bois de chêne que Mr Cauvi nomme de la « charbonille ».

A travers son récit, il se souvient que son père faisait souvent des petits pantins avec le reste de la pâte pour ses enfants, ce qui lui plaisait beaucoup.

Bien que Joncels soit un village isolé, il y avait bien-sûr un boulanger qui vendait du pain à l’époque, mais le niveau de vie de beaucoup d’habitants ne permettait pas de s’offrir ses services. Mr Cauvi appelait le pain du boulanger ‘le pain de luxe » et a poursuivi en disant : « il était parfumé mais nous, il nous passait sous le menton ».

3) La réponse à un besoin alimentaire de l’époque

Le pain était l’alimentation quotidienne et si chacun questionne un « ancien » autour de lui, il verra que le pain était la base de tous les repas et tenait une place importante au sein de l’organisation domestique et économique de la famille. En utilisant le four communal, chaque famille faisait des économies.

Le pain était le représentant d’une époque difficile, mais il faisait partie intégrante du repas et donc des relations sociales partagées dans ce moment. La cuisson du pain dans le four communal se traduisait comme un rite collectif dans le village de Joncels. Il était le représentant d’un bien nécessaire à tous et avait une fonction qui lui était propre, celle d’alimenter le village en nourriture quotidienne, ce qui lui revêt un caractère hautement utilitaire. De plus, lorsque les habitants faisaient le pain, ils se plaçaient au centre d’un lieu d’échange social où les discussions allaient bon train.

Il est à noter que l’usage des fours à pain n’est pas une particularité de L’époque du milieu montagnard mais se retrouve dans beaucoup de régions en France.

4) L’arrêt du four à pain en 1945 :

Après la guerre, la situation économique a permis une amélioration du niveau de vie. La situation des habitants et le développement massif des boulangeries, se sont traduits par L’accessibilité de I ‘achat du pain pour tous. Le four à pain a cessé tout simplement d’être utilisé et comme Martine Bergues le fait remarquer dans l’ouvrage de Daniel Fabre « Domestiquer l’histoire » (1), « Le discours des agriculteurs est pourtant quasi-unanime : il n’y a pas de raison de maintenir ce qui n’a plus d’usage… cependant en vertu de la logique selon laquelle il ne faut rien jeter beaucoup d ‘infrastructures anciennes ont été conservées…. « . Cette remarque s’applique aux infrastructures dans les milieux ruraux.

5) Le passage d’un domaine public au domaine privé

Le four communal a été racheté à la commune par Mr Paillès Rémy en 1975. A cette époque il n’était pas encore le maire de Joncels et a acheté le four car la maison de sa belle-mère était rattachée au bâtiment. De plus, Mr Paillès aime les choses anciennes. Le bâtiment ne lui a pas coûté cher. L’Etat de conservation du four nécessitait des réparations que Mr Paillès a effectuées lui-même.

A la question de savoir si le four à pain faisait partie de son patrimoine, Mr Paillès a répondu « oui », et spécifié qu’il y était très attaché ; cependant, il fait remarquer qu’il appartient également au village. Les relations sociales au sein de village de petite taille, sont bien sûr plus fortes et moins impersonnelles que dans les villes. Les gens se connaissent depuis longtemps et se côtoient au quotidien, la relation de partage ne peut pas se défaire facilement lorsqu’il s’agit d’un bien ayant appartenu à tous pendant un demi-siècle.

Le four à pain de Joncels dans son évolution dans le temps, est passé d’une sphère publique à une sphère privée. D’un patrimoine rural à un patrimoine familial. L’objet ne conserve donc pas toujours la même fonction qu’il avait au départ de sa fabrication, il peut être transmis de différentes façons. Il est passé d’un côté utilitaire à un côté esthétique. Thierry Bonnot qui, dans son dernier ouvrage, a traité des poteries représentatives de la région Saône et Loire dans  » La vie des objets » (2), il a montré qu’il était nécessaire de suivre le parcours des objets fabriqués dans l’espace et le temps, afin de déterminer l’ensemble des éléments à travers lesquels le statut social de l’objet se construit. (Il n’est pas nécessaire d’insister sur ce point qui sera développé dans la troisième partie de ce dossier).

Mr Paillès pense que ce four est un aspect démonstratif de la vie du village même s’il estime que celui-ci est doté de choses beaucoup plus anciennes et prestigieuses. Cependant, depuis plusieurs années le four communal est montré, visité et expliqué par un guide touristique aux vacanciers.

Mr Paillès sait que le four ne risque rien tant qu’il en est le propriétaire car il ne risque pas d ‘être détruit au profit de la construction d’une maison. Cependant qu’en est il de son devenir ? Ici se trouve la différence entre le patrimoine public et le patrimoine privé, un bien privé peut facilement disparaître au fil des années, si Mr Paillès y est très attaché qu’en est-il de ses héritiers ?

6) La fête du pain à Joncels organisée par l’Association « Patrimoine, Traditions. Culture »

Depuis le 23 mars 2002, l’Association du patrimoine, des traditions et de la culture de Joncels a vu le jour. Celle-ci est constituée de 19 membres actifs et le nombre de ses adhérents ne cesse d’augmenter. Le but de cette association est de veiller à la défense et la protection du patrimoine. (annexes 7, 8, 9, 10, 11, 12 pour le statut de l’association , annexe 13 pour les buts de celle-ci ).

Les membres fondateurs de cette association sont essentiellement d’origines extérieures au village. Curieusement les habitants de Joncels ont attendu de voir ce qu’ils pouvaient faire. Il n’est pas toujours facile pour une association d’avoir les moyens financiers pour atteindre son but. De plus, les habitants de petit village ne voient pas en général un aspect positif à la création de ce type d’association. Personne ne sait si cela peut amener une source de changement dans le quotidien.

Mme Dhuime Ghislaine, domiciliée à Joncels depuis huit ans est la présidente de cette association et a accepté de raconter les démarches effectuées pour l’organisation de la fête du pain. Elle explique qu’il y a peu de temps encore Joncels était un village fermé et isolé et qu’il n’y avait rien au point de vue touristique et que beaucoup de gens du village étaient intéressés pour mettre Joncels en valeur. La formation d’un office de Tourisme réunissant les 7 communes des Monts et de Sources, dont Joncels fait partie a permis de développer l’activité touristique. Quelques années après un gîte auberge a vu le jour à Joncels ce qui a permis aux pèlerins, randonneurs, touristes et autres de réaliser une halte de plus longue durée dans le village. Mme Dhuime a déjà développé un marché d’art et d’artisanat depuis 3 ans et, avec l’association, un marché du terroir, ainsi que d’autres animations festives au sein du village.

Les principaux fonds récoltés sont appuyés par le soutien de la mairie auprès de l’Office Départemental d’Action Culturelle de l’Hérault, l’association utilise également les fonds récoltés par les adhésions et les dons, et en particulier, par l’organisation de buvettes accompagnées de ventes de nourriture diverses sur les manifestations. L’aspect financier n’est pas facile à gérer et il faut faire beaucoup de demandes de subventions. La plupart des activités sont gratuites pour les participants dans le but de favoriser un accès pour tous.

Vers le mois d’avril 2002, les membres du secteur associatif ont décidé de mettre en place une animation à thème autour du four à pain du village, qui est aussi perçu à leurs yeux comme « l’âme »de celui-ci. N’ayant pas le droit d’intervenir sur des biens privés, ils ont décidé de demander au maire et propriétaire du four Mr Paillès ( qui est également membre donneur de l’association ) si cela était possible. Il a été ravi par l’idée mais est resté septique sur la possible remise en marche du four.

Ensemble, ils ont essayé de le faire remarcher après avoir effectué des réparations diverses (cf partie I). L’entraide s’est faite sentir et lorsque après avoir chauffé le four et y avoir placé les quelques pizzas prévues à cet effet, quelques habitants du village surpris par ces agitations sont venus les consulter. Mme Dhuime raconte qu’elle a senti

L’émotion des habitants en voyant le four marcher à nouveau, tel un éveil de leurs mémoires. (Cf photographies)

La cuisson de pains pour la fête étant assurée, il fallait désormais s’occuper de l’organisation et là encore, tout le monde a participé. Le boulanger de Fontbine est venu apporter 11 kilos de pâte de pain au levain en s’assurant que le mode de préparation traditionnelle soit respecté. De 50 participants au départ, ils se sont retrouvés à 200 et ont dû demander une participation de 10 euros pour assurer le bon déroulement de la fête. Le 27 juillet 2002, le dîner et la fête exclusivement réservés aux habitants de Joncels et sa commune ont été une réussite aux yeux de tous. Les souvenirs sont revenus et les discussions autour du four allaient bon train. Ce jour-là, un mariage avait lieu à côté de Joncels et l’association leur a porté un beau pain de 4 kilos soigneusement décoré dans un panier, afin d’offrir le « pain de la noce » aux jeunes mariés de la part de tous les habitants. Le soir venu, Mr Cauvi s’est vu contraint de venir parler devant les habitants au micro afin d’expliquer comment son père faisait le pain, et s’est trouvé chargé d’émotion quand on lui a offert le même petit pantin en pâte qu’il recevait lorsqu’il était enfant.

7) Une nouvelle vision du tour

Les habitants ont pris conscience que l’association ne cherchait qu’à mettre en valeur les choses anciennes et esthétiques appartenant à Joncels. Ces mêmes choses auxquelles ils accordent de l’importance mais qui les entourent quotidiennement et donc rentrent dans le domaine du connu, de l’habitude, sont pour les gens qui résident depuis quelques années à Joncels, des éléments culturels, propre au patrimoine de ce village. Les habitants attendent avec impatience une nouvelle animation autour du four.

Le four à pain a donc acquis une nouvelle fonction, mais cette fois plus symbolique qu’utilitaire. Il est chargé d’un nouveau statut celui de la mémoire collective de Joncels dans l’entre deux guerres, à travers un aspect cérémoniel « la fête du pain ». Marcel Maget dans son ouvrage « Le pain anniversaire à Villard d’Arènes en Oisans’ (3), assimile cet aspect cérémoniel à un rituel, c’est à dire que la confection du pain, son temps de cuisson, les techniques particulières utilisées sont fixées par un rituel transmis de « bouche à bouche » depuis plusieurs générations. L’objet est donc porteur de significations culturelles et il est aussi à intégrer dans ce que l’on appelle « les nouveaux patrimoines ».

Partie III : LA SIGNIFICATION CULTURELLE ET PATRIMONIALE DU FOUR À PAIN.

1) le four un pain de Joncels est-il objet de patrimoine

Un patrimoine est la transmission d’un bien, d’un objet aux générations futures, mais c’est aussi ce qui est considéré comme un bien important pour un groupe d’individus. Dans le cas du four à pain, les habitants du village et son propriétaire ne souhaitent pas le voir détruire un jour. La société est soucieuse de vouloir garder des repères et des témoins du savoir-faire du passé. La question du patrimoine est liée à l’histoire des goûts, des mœurs, d’une population donnée. Les habitants de Joncels sont attachés à ce four qui fait partie du quotidien mais qui traduit aussi, la façon dont une partie de la société vivait à une époque précise.

Depuis une trentaine d’années, on parle « d’explosion patrimoniale » dans des domaines divers.

L’ethnologie se penche de plus en plus sur ces phénomènes et cherche à montrer que derrière les objets se cachent ce que les ethnographes nomment « le patrimoine immatériel », c’est à dire les cultures, le savoir-faire, l’oralité. Ces patrimoines sont ce que l’on nomme les nouveaux patrimoines, et le patrimoine rural rentre dans ceux-ci. L’Ethnologie se concentre en particulier sur les outils et le savoir-faire des milieux ruraux depuis les années 30/35 avec l’apparition du « musée national des arts et traditions populaires » qui met en place le folklorisme français sous la direction de l’ethnologue Georges-Henri Rivière, ainsi qu’avec l’apparition des « écomusées » en 1970.

2) Le four à Pain. une trace du passé qui fait partie du Patrimoine culturel

La particularité de ce four est qu’il fait partie (institutionnellement parlant) d’un patrimoine familial, il est le bien de MR Paillès dont on peut hériter, mais aux yeux de son propriétaire, il appartient également aux habitants. Les habitants jugent devoir le garder en tant que lien physique avec des êtres disparus, sous cet aspect plus historique et symbolique, le four à pain intègre la notion de patrimoine culturel. L’obligation de garder ce four parait donc double car, en effet, l’obligation de transmettre les choses nous vient de la valeur que nous accordons à celles-ci. Ici Mr Paillès en reconnaît la valeur par son attachement et sa participation pour la fête du pain et les habitants lui reconnaissent de la valeur car il fait partie d’une partie de leurs modes de vie.

Jean Davallon, dans son article  » Comment se fabrique le patrimoine ? » (4), parut dans la revue Sciences Humaines, explique qu’il y a six étapes dans la patrimonialisation d’un objet. La première est celle de la « découverte de l’objet comme d’une trouvaille », c’est à dire d’un objet qui a disparu et que l’on voit sous un jour nouveau, comme on ne l’avait jamais vu. Peut-être que les habitants de Joncels ont regardé le four avec une nouvelle impression lors de la fête du pain. La deuxième étape est « la certification de l’origine de l’objet », ce qui est le cas pour le four. La troisième est « l ‘établissement du monde d’origine », en ce qui concerne le four, il n’est pas très vieux et les « anciens » du village peuvent en témoigner son existence. Puis vient l’étape de « la représentation du monde d’origine par l’objet « , le four à pain n’a pas simplement une fonction utilitaire, c’est un bien appartenant au passé et qui traduit une histoire de vie à un moment précis.

La cinquième étape énoncée par Jean Davallon et « la célébration de la trouvaille de l’objet par son exposition « soit sa visite par le public, là encore Mme Dhuime réalise des visites de Joncels pour les touristes où le passage devant le four et sa visite sont devenus comme un rite. Pour l’auteur, visiter c’est célébrer l’objet, le lien qui nous unit avec le passé et le lieu où l’on peut se représenter ces hommes et femmes occupés à la confection du pain. Enfin la dernière étape du processus de patrimonialisation est « l ‘obligation de transmettre aux générations futures » Pour qu’il y ait patrimoine, il faut conserver les objets et les transmettre. Sur ce seul aspect, la patrimonialisation du four peut poser problème car comme nous l’avons vu, un patrimoine familial est plus fragile qu’un patrimoine culturel et les héritiers de Mr Paillès devront à leurs tours considérer ce four comme ayant de la valeur et de l’importance pour une conservation possible. A travers cette exposition des conditions de patrimonialisation d ‘un objet, nous pouvons dire que le four à pain de Joncels est à la fois un nouveau patrimoine qui fait partie du patrimoine rural, familial et culturel.

La démarche de l’ethnologie est d’aller en profondeur dans la signification des choses. D’aller du concret vers l’abstrait. En privilégiant l’aspect social dans ce dossier, cette démarche a essayé d’être respectée. En effet, en partant d’une fonction utilitaire l’objet dans son évolution temporelle est passé à un statut : celui du représentant d’une époque spécifique à Joncels. Par la célébration de la fête du pain et les discours énoncés par Mr Cauvi, Mme Dhuime, Mr Paillès et bien d’autres, la valeur donnée à l’objet est transmise.

Ces nouveaux patrimoines donnent « une filiation inversée » selon l’expression de Jean Pouillon et reprise par Gérard Lenclus dans son article intitulé « La tradition n’est plus ce qu ‘elle était  » (5). Cela signifie que de nos jours, ce sont les acteurs du présent qui décident de ce qu’ils vont conserver du passé et non plus l’inverse comme avant. Le patrimoine est tiré d’un objet d’appartenance technique, historique, esthétique, c’est un lieu d ‘appropriation sociale qui engage un réseau d ‘acteurs.

3) Enjeux et limites de la mise en patrimoine de ce type d’objet :

Le patrimoine est une espèce de théorie penchée sur la mutation de la société, grâce à lui et par lui les acteurs se sentent de plus en plus concernés par leurs passés et sont heureux de contribuer à le conserver pour en laisser des traces aux générations futures.

Cependant, certaines entreprises patrimoniales peuvent être manipulées par des maires, des élus, des propriétaires à des fins essentiellement économiques. Le patrimoine peut être source d’enjeux et de conflits.

Avec la patrimonialisation locale (les nouveaux patrimoines), la mémoire collective réapparaît et fait l’objet d’un travail personnel auprès des personnes qui s’y engagent, les membres de l’association du patrimoine, des traditions et de la culture de Joncels réalisent une mise en valeur de leur village et sa découverte sous un aspect nouveau et positif, par son coté médiéval, esthétique et traditionnel. Henry Pierre Jeudy se pose la question de savoir si la mémoire individuelle peut contribuer à la mémoire patrimoniale. Pour le cas du four à pain la réponse est positive sans aucun doute. Le four à pain de Joncels est rentré dans un réseau social et culturel à travers lesquels les habitants du village se reconnaissent. Pierre Nora dans son ouvrage « Les lieux de mémoire » (6), évoque le principe selon lequel pour qu’il y ait lieu de mémoire, il faut la volonté de se souvenir. En rallumant le four à pain du village, la mémoire des habitants s’est réveillée.

Les vieux bâtiments véhiculent toujours une histoire, un mode de vie et des relations sociales spécifiques. Mme Dhuime a fait remarquer que pour elle « les pierres parlent », elles traduisent un moment de la vie des hommes. Le four à pain évoque l’histoire familial et local de Joncels, tel qu’elle apparaît à la mémoire des anciens. L’exemple du four à pain montre que les objets peuvent naître, mourir et revivre en fonction de la valeur que les gens lui accordent. Ici les objets de patrimoine servent à construire des liens sociaux entre les « anciens » et nous-même.

Depuis le XIXè siècle, sous l’influence des spécialistes, le monument historique et le musée contribuent à construire un passé à notre pays. Grâce aux collectes réalisées par les groupes de chercheurs du Musée d’Arts et Traditions Populaires, à la décentralisation, la nation ressent le besoin de conserver de plus en plus de choses du passé et notamment dans le milieu rural.

Martine Bergues dans son article intitulé  » Vous n’avez pas Biron » (7), s’interroge sur le fait de savoir si ce type de patrimonialisation rurale est vraiment représentatif de la vie traditionnelle de l’époque ou entièrement refabliquée. Elle explique que le patrimoine local peut être manipulé pour servir à des fins multiples, telle une plus grande attraction pour les touristes…Elle souligne également que le secteur associatif dans les milieux ruraux est essentiellement composé de nouveaux habitants, et que leurs démarches peuvent être vues comme un facteur d’intégration.Sous l’influence des élus, du secteur associatif et des discours portés sur la beauté et la qualité des lieux, la valeur patrimoniale des objets tend à faire le consentement de tous. Dans ces micros sociétés tout se dit de bouche à bouche, l’oralité est le facteur dominant de la transmission du passé. Martine Bergues pense que ce type de patrimoine qui peut être délaissé par les institutions et les propriétaires, peut se prêter à toutes les formes d’exploitation, et ne traduire qu’une réalité subjective.

En ce sens les nouveaux patrimoines sont plus difficiles à cerner car ils sont véhiculés par l’oralité et sont fonction de la valeur que les gens veulent y accorder. L’association de Joncels est composée de nouveaux habitants qui ont dû gagner la confiance des anciens lors de leurs démarches. Cependant elle s’attache à traduire la réalité du vécu des habitants et cherche à mettre Joncels en valeur. Il est vrai maintenant que certaines associations dans les milieux ruraux s’attachent à véhiculer ce qu’ils ont envie de dire à défaut de s’éloigner de la réalité.

CONCLUSION

Le patrimoine rural tend à être de plus en plus conservé par les acteurs sociaux qui ressentent le besoin de garder des brides d’un mode de vie passé.

Le four à pain de Joncels est passé d’une fonction essentiellement utilitaire à un aspect symbolique et mémoriel. En effet celui-ci dans son évolution temporelle à acquerit un nouveau statut. Il est le représentant d’une partie de la vie des habitants de Joncels dans l’entre deux guerres. Mr Paillès souhaite le conserver car il y accorde beaucoup de valeur, c’est un des principaux aspects qui donne le nom de « patrimonial » à un objet. Ce four semble appartenir également aux habitants de Joncels, sous certaines limites bien sûr, mais il est à leurs yeux « l ‘âme du village ».

Les nouveaux patrimoines sont plus difficiles à aborder que lorsqu’il s’agit de monuments historiques par exemple. Ils sont intégrés dans un cadre culturel bien définit qu’il est nécessaire de comprendre. Les nouveaux patrimoines sont les représentants d’une culture spécifique à un moment précis de l’histoire.

A la question de savoir si un objet transmis par l’oralité peut être représentatif de la mémoire collective et de la réalité d’une époque, la réponse est oui. Cependant il arrive fréquemment que l’objet soit manipulé par la simple représentation d’une personne, ou encore à des fins économiques ou politiques. En se basant sur l’oralité, la frontière entre ses deux pôles est difficile à cerner, même lorsque la patrimonialisation d’un objet fait le consentement du plus grand nombre.

Liste des documents annexes :

(1, 2) : Acte de vente du bâtiment daté du 14 janvier 1923 entre Mr Gayraud et Mr Louis Azemar

(3) : Devis de la construction du four à pain évalué par la mairie et datée du 16 janvier 1923 et approuvé par la préfecture le 26 janvier 1923

(4,5) : Autorisation de la préfecture pour l’acquisition du bâtiment afin d’y aménager le four communal daté du 26 janvier 1923

  • : Traité de « gré à gré », pour la construction du four entre la mairie et l’entrepreneur local, Mr Emile Cristol.
  • : Parution de la création de l’Association du patrimoine, des traditions et de la culture de Joncels dans le Journal Officiel de la République Française, le 23 mars 2002
  • : Récépissé de déclaration de la constitution de l’Association à la Sous-préfecture de Lodève

(9, 10, 11, 12) : Statut de l’Association du patrimoine, des traditions et de la culture de Joncels

(13) : Les principaux buts de l’Association du patrimoine, des traditions et de la culture de Joncels.

Valérie Samoyau

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