La vie extraordinaire de Jules Salles (1864-1946)

Né à Joncels en 1864 dans une famille de modestes agriculteurs, très jeune il perd l’usage d’une jambe dû à la poliomyélite. Il prend alors la direction des études et obtient un diplôme d’instituteur. Il professe dans l’école qui existait dans le hameau de la Dalmerie.   

Il habitait au fond de la rue Castel Moutou à côté du presbytère. Il était très ingénieux, bricoleur, mécano, horloger et tant encore. Il prenait des initiatives comme repeindre les bornes kilométriques ou hectométriques de la route 138. Tout à ses frais, bénévolement. Personne ne le contrariait car tout était bien fait.

Et quels sont les enfants du village qui entre les deux guerres du siècle dernier ne sont pas allés jouer chez Monsieur Salles, surtout quand il pleuvait. Sa porte demeurait constamment ouverte et l’on pouvait librement compulser des albums photos, ouvrir des tiroirs débordant de montres ou jouer de tous les instruments de musique qui se trouvaient là : cuivres, accordéon, cornet à piston et bien sûr l’harmonium. Alors à nous la cacophonie !  

Dans le grenier il avait créé une glissière ouvrante qu’il tirait le jour du 14 juillet, face au chemin de fer. Il s’était fixé ce rendez-vous annuel immuable. Dans ce grenier il y avait une estrade. Les enfants arrivaient à l’avance et se plaçaient. Il faisait un rappel historique du 14 juillet.  

Dès que le train de 20 heures arrivait et s’arrêtait en face, il en profitait pour sortir sa trompette et jouait avec sérieux, respect et distinction « La Marseillaise ». Tous les voyageurs avaient les yeux braqués sur cette façade de maison où un drapeau bleu blanc rouge flottait à chaque extrémité. A la fin du chant patriotique le chef de gare lançait le départ du train. Cela occasionnait un certain retard mais la Marseillaise avait été jouée dans son intégralité. Ensuite tout le monde se dispersait.         

Ce retraité de l’enseignement outre qu’il était musicien et photographe s’était instauré réparateur de montres, de pompes municipales et de l’horloge. Car malgré son infirmité il montait souvent le grand escalier du clocher. Bien que le clocher soit haut, il restaura entièrement le cadran de l’horloge suspendu à une corde sur la façade externe, à près de trente mètres de haut.

Quelques fois il s’asseyait sur le parapet de pierre de la terrasse, alors il racontait des histoires aux enfants qui se trouvaient là.

Cependant ce qu’il aimait bien, c’était de s’allonger au bord de la route, sur un tas de cailloux de préférence et d’y faire une sieste ou la lecture d’un journal.

Pour se déplacer, il utilisait un tricycle doté d’un pédalier fixé sur le guidon et que l’on actionnait à la force des bras. Sur ce tricycle se trouvait une banquette, où toujours 3 ou 4 gamins aimaient à se faire transporter. Nous étions dos à dos avec le chauffeur. Quelques fois, en côte on était obligés de pousser l’engin car il était fort chargé en peinture, rouleaux, marteaux, poinçons…

Une fois encore, je me rappelle, Emile Laurès portait un grand cache-nez et eut de la chance qu’il ne soit pas seul derrière, sinon il aurait été étranglé. Son cache-nez s’était pris dans les roues et nous, gamins avions tambouriné pour que Mr Jules Salles stoppe son engin… Que d’histoires…

Et il nous prêtait volontiers son tricycle. Lassé sans doute de ce moyen de locomotion, il s’acheta un tricycle à moteur qu’il s’empressa d’équiper d’une boîte de conserve contenant de l’eau où s’imbibait un chiffon destiné à refroidir le moteur. Alors Mr Salles se grisait de vitesse et pouvait se permettre de longs parcours…

Ensuite il y a eu une « moto mouche » qu’il avait fait venir de la Manufacture de St Etienne. Il faisait tout venir de St Etienne, même des seaux de confiture… Cette moto ressemblait à un tricycle. Mais un accident survînt dans la rue Castel Moutou. Pour une cause indéterminée, il en perdit le contrôle et alla se fracasser contre le mur, à l’entrée du porche. Il a du garder le lit quelque temps, incapable de marcher, sa jambe malade était morte.

Au bout de quelque temps, les gamins qui avaient entre 8 et 12 ans sont allés lui rendre visite, filles et garçons. Sa soeur Albertine, avait eu la gentillesse de nous recevoir. Il était tellement content de nous voir qu’il en a pleuré de joie, nous embrassant et ne sachant comment nous remercier. Je le revois encore. Il ne s’est jamais remis de cet accident, il est mort quelques mois après.

Eté comme hiver Monsieur Salles était toujours vêtu d’une pèlerine sombre, coiffé d’une casquette de marine et portait des lunettes noires. Il fumait une vieille bouffarde recourbée qui dépassait à peine de sa barbe poivre et sel. Il était honnête, exemplaire. Un jour,alors qu’il se reposait dans un champ, il mit le feu au regain (seconde coupe de foin). Désolé, il était venu voir mon père car il voulait payer les dégâts occasionnés.

Une autre fois, Léon Redoulès, (le père d’André) a trouvé sur la voie publique une boîte de sardines bourrée de billets de banque bien tassés. Il pensa tout de suite que la personne qui l’avait perdue ne pouvait qu’être Mr Salles ! Il alla le trouver et effectivement cette boîte lui appartenait bien. Jules félicita Léon et voulut lui attribuer les 10% (selon l’usage). Jules reconnut l’honnêteté et la bravoure de ce brave Léon.  

Une autre fois encore, je me souviens d’un article paru sur la Dépêche, intitulé : « Un beau geste ». Avant la guerre de 39, les temps devenaient difficiles. Le gouvernement accusait déjà un déficit. Mr Salles décida de participer à sa façon en offrant « un trimestre de retraite ». C’était +chose rare et méritait d’être signalé au journal.

Je me souviens qu’un jour, comme il se trouvait à l’office, le curé Brunel était en chaire. Au bout d’un moment, Jules qui était au fond de l’église et trouvant le temps long fit signe au curé en pointant sa montre du doigt. Et le curé de répondre en chaire  «  Jules, tais toi ! » Quelques fois, il avait des moments de folie, selon l’influence du temps et notamment le vent du midi qui ne lui convenait pas du tout.

Je me rappelle d’un poème que Mr Salles avait écrit :

« Nuit d’orage »

Le tonnerre grondait en silence,
Les éclairs obscurs annonçaient son absence
Et moi
Couché, droit sur mon lit,
Je lisais mon journal à l’envers
A la lueur d’un bec de gaz éteint !

Je ne peux que m’en souvenir, il est écrit « tout à l’envers »   

Sa maison devint vite un bric à brac complet sinon un dépôt de brocante.

Dans sa maison, la cuisine était son atelier, la ferraille s’accumulait, il y avait de tout, partout ! Il ramassait tant de choses. Avec toutes ces pièces, il parvenait à faire toutes sortes de réparations… A cette époque, en 1930, rares étaient les autochtones possédant un appareil photographique. Mr Salles était de ceux-là. Il en fit des clichés ! Il était de tous les baptêmes et de tous les mariages. C’est lui qui prit le cliché de l’accident ferroviaire des Cabrils où deux locomotives se chevauchaient dans une étreinte douloureuse. 

Extraits mêlés de

– Sem de Jaussels de Gérard Cauvi              
– de Picou                                                                                  
– du Safranier  

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