La Saint-Benoît avec l’abbé Romero

Le Pastre se souvient avec un brin de nostalgie, en ce début du mois d’avril, des fêtes somptueuses et ferventes qui exaltaient les paroissiens dans les années 1950.  Saint-Benoît, patron de la paroisse de Joncels était la référence absolue pour tous les villageois bercés depuis l’enfance par la liturgie catholique. « Le Goupillon et la Cagoule » dominaient intellectuellement la République débordée. Pour autant, les curés de campagne n’en étaient pas moins débonnaires et près de leurs ouailles. Le Pastre raconte : en 1954, sous l’impulsion de l’abbé Roméro, nous avons reçu l’évêque de Montpellier, la fanfare de Lézignan-la-Cèbe et les chanteurs de St Martin. Chaque famille, sous l’injonction fraternelle et ferme du père Roméro accueillait un, deux ou trois musiciens pour le repas de fête. Pour imaginer un peu l’ambiance de ces journées, il faut savoir que la St Benoît était aussi importante que le Nouvel an ou le 14 juillet aujourd’hui. La télévision en était à ses balbutiements et n’avait pas encore contaminé les campagnes. Nous vivions en autarcie. C’est peut être la raison pour laquelle la moindre fête était vécue comme un évènement. Clément et Angèle, les grands parents du Pastre recevaient trois musiciens ainsi que des parents de Roqueredonde et du Bousquet d’Orb. De plus, Clément recevait son meilleur copain qui avait fait comme lui la « grande guerre », celle de 14. Tous deux avaient échappé à la grande faucheuse… Ce frère d’arme venait avec toute sa famille de St Nazaire de Ladarez. Plus que la religion, c’était l’amitié qui les réunissait. Lorsqu’il n’est plus venu pour la St Benoît c’est qu’il était mort.

La préparation de la fête était déjà une fête. Tous se faisaient une joie de transformer l’ordinaire pour que le jour « J » les fastes ludiques et religieux enflamment chacun dans le sillage rayonnant de l’abbé. St Benoît tout vêtu d’or dans sa chape de plomb n’était pas qu’un squelette mais l’esprit du village, porté par des bras vigoureux, entouré de ferveur et de chants. Il triomphait avant de retourner pour une année encore dans l’oubli sépulcral de sa demeure intemporelle.

Il faut maintenant que je vous parle de l’instigateur de toutes ces festivités. Si le père Roméro vivait aujourd’hui, il serait un grand gourou tonitruant et pantagruélique et l’égal de Don Camillo au cinéma. Imaginez-vous l’arrivée à Joncels dans les années 50 de ce personnage trop grand, démesuré, titanesque dans ce modeste village, certes gratifié d’un passé religieux intense, accueillant éberlué cette boule d’énergie qui va s’employer à transformer les esprits et les âmes ? Le dimanche matin, à la messe solennelle il montait en chaire. Nous avions droit à un moment d’éloquence qui en laissait plus d’un abasourdi. Il avait tous les attributs du tribun. L’Evangile, il l’avait lu et sa langue était alerte et quelque fois acide. Avec sa faconde, son énergie et même son physique, je ne me souviens pas avoir rencontré de personnage plus emblématique, plus envoûtant que notre père Roméro. Les athées et les mécréants du village n’échappaient pas à l’emprise de l’homme en noir. Celui-ci était un convive recherché. Tout le monde se le disputait. Populaire sans forfanterie, fils du peuple il était heureux au milieu de ses ouailles. Habillé d’une vaste soutane noire qui descendait jusqu’aux chevilles et qui couvrait son vaste, son faramineux abdomen, sa voix rocailleuse et profonde fusait comme des laves incandescentes de son plexus solaire.

Lorsqu’il traversait le gros bourg du Bousquet avec sa vespa noire, au début les jeunes turbulents du village croassaient en chœur. Il ne fit ni une ni deux, il s’arrêta devant les jeunes décontenancés et leur dit d’un ton amical : « merci, le Bon Dieu vous le rendra… je vois que vous m’invitez à prendre l’apéritif ; ça tombe bien j’ai une soif de curé en vadrouille. » Depuis ce temps là les jeunes du Bousquet, conquis, saluaient l’abbé avec une véritable connivence et l’invitaient à boire l’apéritif. La force mystérieuse émanant de lui provenait peut être de l’énergie vitale ou encore de sa foi, cette puissance occulte qui transcende celui qui l’habite.

Gérard Cauvi

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