La gare et sa gérante de halte

Avant 1953, Joncels avait sa gare et son chef de gare, Mr Bonnet. Au départ de ce dernier, c’est ma maman, Yvonne Sauvy qui a été nommée gérante de halte, avec un salaire dérisoire, sans aucun jour de congé, mais avec la même charge de travail. Pourtant elle était très contente d’avoir obtenu ce poste dans son village, près de sa famille.

Chaque jour, 16 à 18 trains, voyageurs et marchandises confondus, s’arrêtaient ; seul « le parisien » en tant que train de nuit ne s’arrêtait qu’au Bousquet d’Orb. Il partait de Béziers vers 17 heures, arrivait à Paris à 6 heures du matin, repartait à 21 heures de Paris pour arriver à Béziers le lendemain matin.

A cette époque, la salle d’attente était bien vivante avec les écoliers allant au collège ou avec des voyageurs car les propriétaires de voitures se comptaient sur les doigts d’une main. Elle vendait énormément de billets, expédiait les colis, notamment les glaïeuls de Mr Pascaly qui partaient dans la France entière.

Chaque mois, elle recevait dans une sacoche scellée l’argent des pensions des anciens employés de la SNCF domiciliés à Joncels, argent qu’elle mettait dans le coffre-fort et qu’elle s’évertuait de donner le jour même, tant elle craignait que quelqu’un le dérobe. Dans la salle d’attente, une bascule imposante trônait pour peser les colis à expédier, mais tout le monde prenait un malin plaisir à monter dessus pour s’y peser en faisant glisser le curseur des kilos et des grammes.

Elle donnait le départ des trains le jour avec un drapeau et le soir avec une lampe à acétylène dont la flamme était produite par le gaz provenant de gravillons de carbure de calcium humectés. Vous dire qu’il fallait s’y prendre à l’avance n’est pas un vain mot.

En plus de la gare il y avait le passage à niveau. Les barrières manuelles sur roue qu’il fallait ouvrir et fermer lorsqu’un troupeau voulait traverser la voie ferrée était un souci permanent surtout lorsqu’il s’agissait du troupeau de vaches d’Henri Guibert qui, de temps à autre, stationnait sur la voie ferrée sans vouloir ni avancer ni reculer, et vu la fréquence des trains, ce n’était pas une mince affaire.

Les trains étaient annoncés, 6 coups pour les trains pairs venant du Bousquet, 9 coups pour les trains impairs venant de Ceilhes. Il fallait chaque fois compter les coups, car de temps à autre, pas souvent heureusement, le chef de district pour maintenir la vigilance annonçait un train pair et quelques minutes après un train impair : cela voulait dire que deux trains étaient lancés l’un contre l’autre. Alors, armée d’un drapeau et de pétards qu’elle plaçait sur les rails, elle parcourait un kilomètre vers le premier train annoncé.

Un jour, les cantonniers travaillant sur la voie ferrée et qui venaient faire chauffer leur gamelle à la maison lui dirent que le bruit courrait d’une prochaine fermeture de la gare. Alors, ma mère, de sa plus belle écriture et sans une faute d’orthographe, même si elle n’était allée à l’école que jusqu’au certificat écrivit au Président de la République, Mr Georges Pompidou en faisant mention de sa situation de gérante de halte, et dans quelles circonstances ce poste lui avait été attribué : mon papa chef cantonnier sur la voie ferrée, combattant en première ligne à la guerre 39-45, prisonnier pendant 5 ans à la frontière russe, et quelques années plus tard, décédé des suites d’une  erreur chirurgicale.

La réponse lui est parvenue quelque temps après, une réponse pleine de gentillesse lui disant que la gare ne fermerait pas avant qu’elle n’ait pris sa retraite. Je dois dire que la promesse a été tenue.

Pour les voisins, le banc, sous la tonnelle devant la maison était un havre d’amitié. Il y avait Mme Clares avec ses enfants, Mme Redoulès qui n’arrivait jamais sans son tricotage ou sa couture, Louisette toujours en discussion avec Jules Rey, Aristide dit le Pétet et sa femme Mélie qui ne manquaient jamais de s’arrêter en remontant du jardin.

La vie était simple, et le mot AMITIE trouvait là son juste sens.

Ma mère aimait tellement les fleurs qu’elle participait chaque année au concours des haltes fleuries, et dans sa catégorie, elle avait toujours le premier prix assorti d’un diplôme.

Quand elle a pris sa retraite en 1978, la halte a été fermée. Une grande partie de notre vie est restée dans cette maison avec tant de souvenirs.

Josette Sauvy-Paillès

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